Brasseville
Une décennie de hauts mais surtout de bas. Dans le chaud, le froid, la crasse, les chantiers, l'itinérance, la fête. St-Roch c'est le berceau de mon immigration.

Son énergie est particulière, marquée, peu consensuelle. Ses quartiers m’ont rendu vivant et ivre mort. La basse ville est imparfaite comme moi.
Voilà 10 ans d’immigration à m’inventer ou me réinventer ailleurs, à tirer des ponts entre où je reste et d’où je viens.

La première découverte que tu fais quand tu arrives au Québec, c’est qu’il y a toujours quelqu’un qui doit s’arrêter au dep’. Que ce soit pour acheter des cigarettes, une 50 de Labatt ou bien un six-pack. Avant d’aller quelque part, tu t’arrêtes au dep’.

Quand tu arrives en basse ville, dans St-Roch tu te rends compte très vite que le clivage est là. T’as un mélange d’étudiants, de businessmen et d’itinérants. Ça donne lieu à des scènes vraiment spéciales. en tant qu’Européens, l’itinérance, pour nous, c’est des gens qui boivent beaucoup, fument des cigarettes ou bien de la weed. La première fois que je me suis assis devant l’église St-Roch en été, j’ai vu un mec arriver avec une veste en jeans sans manches, en shorts et santiags, sur un skate. Il a dropé un bag de coke sous un banc pour faire une deal. Ça donne le ton mettons.

Et puis, quand tu commences à y marcher, tu te rends compte que c’est tellement de petites rues perpendiculaires, entrecoupées par des fils électriques d’Hydro qui pendent, chose qu’on a pas réellement en Europe non plus. Les fils électriques sont beaucoup plus haut et rangé. Les fils entrecoupent le paysage, traversent les rues, et rajoutent au côté électrique de la place.

Même sans personne, la basse ville te donne l’impression d’une proximité constante avec le quotidien de ceux qui y habitent. Une vue directe sur leur terrasse, leur cour arrière, leur fenêtre. Un doux mélange de plantes, de livres, de statuettes, de bibelots, de barbecues et de vélos.

Parmis les chaussures abandonnées, les sofas qui traînent, les sacs poubelle, il règne une ambiance protestataire, probablement symptôme de la déconfiture capitaliste et immobilière de ce quartier.

J’ai marché quotidiennement dans la Brasseville pendant environ sept ans. Le matin, le midi, le soir. Ça laisse l’occasion de voir les scènes les plus incongrues, les développements, les aménagements nouveaux, la décrépitude, la gentrification et les problèmes sociaux visibles. Entre les 1000 tavernes japonaises cools, les piqueries, les botch de cigarettes et les corps morts de la veille. Pas une seule journée, j’ai manqué de sujets.

J’ai été témoin de bon nombre d’ouvertures et fermetures de restaurants, de rafraîchissements de façade, de commerces qui perdurent, de constructions. Si déjà, sept ans en arrière, toutes les choses changeaient si vite, j’ose pas imaginer si j’y retournais aujourd’hui. Je serai probablement perdu, supris, désorienté. Assurément, le choix sera encore là.



En 2018, la vie m’a amené à bouger en banlieue. J’ai quitté mon appartement dans Saint-Roch pour Charlesbourg. Ça a brassé pas mal de cartes de mon quotidien. Je conservais mon emploi au centre ville qui me permettait d’aller marcher au moins tous les jours dans Saint-Roch .
Depuis est venu le temps de la Covid. On a commencé le télétravail. J’ai perdu contact avec une grosse partie de ma vie d’immigré à Québec. J’ai changé d’emploi. Et je ne suis plus jamais retourné marcher au quotidien dans cette partie de Québec.
La fin de cette routine quotidienne dans ma vie, a créé, honnêtement, un très gros vide en moi.
La Basse-Ville me permettait d’être actif, inspiré, alerte et créatif.
Laissez-moi vous dire que la banlieue a eu l’effet tout inverse sur moi. Tout était gris, similaire, plat et ennuyeux. Confortable ? Assurément. Stable ? c’est sûr. Un autre genre de dynamique s’est créée hors du centre-ville. Des nouvelles amitiés avec des voisins, un nouveau réseau, une nouvelle communauté.
C’est pour ça que je ne considère pas ce projet comme terminé.
Mon but, reparcourir la Basse-Ville toutes ces années après pour redocumenter ce qu’elle est devenue et mon regard avec.
Elle est toujours là. Je suis toujours là, comme Gaston.
